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Moussa Xlim Diawara père de la maison de l’Afrique à Montréal et père Noel noir

l a la même bonhomie, la stature imposante — la bedaine en moins — et les traditionnels vêtements rouge et blanc. Seulement, sa barbe est très peu fournie et il n’a de blanc que son sourire éclatant, qui illumine son visage. Car voyez-vous, ici, à la Maison de l’Afrique, le père Noël a la peau noire. Cela va de soi.

« Il y a une petite fille qui me regardait avec un drôle d’air. Elle a dit : “Tu n’es pas le père Noël !” » raconte en éclatant de rire Moussa Xlim Diawara, gérant de la Maison de l’Afrique à Montréal.

Par ce dimanche neigeux du début décembre, il a ouvert les portes de son espace de diffusion de la culture africaine, situé dans Rosemont, aux familles et aux tout-petits qui voulaient rencontrer l’attachant personnage donneur de cadeaux. « C’est la première fois qu’on le fait. On connaît beaucoup de parents dans le coin et, quand on a entendu que d’autres lieux avaient fermé et n’offraient plus cette activité, on s’est dit pourquoi pas ? » explique Moussa Xlim, qui a accepté pour l’occasion de revêtir le fameux costume. Qui a dit que le père Noël devait être blanc ?

« Je suis un Noir de Côte d’Ivoire et ma femme est arabe marocaine, alors l’origine du père Noël a toujours fait débat chez nous », dit en riant ce père de famille qui a immigré au Québec au début de l’adolescence.

Alors que sa femme est convaincue qu’il est blanc, Moussa Xlim a une image plus éclectique du bonhomme. Enfant, il se souvient que c’était le mari de sa professeure, Madame Rodriguez, qui enfilait le costume. « Moi, mon père Noël était latino ! »

Pour ce diplômé en informatique de gestion qui fait carrière dans l’événementiel, les familles à la recherche d’un père Noël noir ou qui leur ressemble sont tous simplement avides de renouer avec leurs souvenirs d’enfance. « C’est comme un rappel de nos origines, de comment on fêtait Noël dans notre pays. »

Québéco-camerounais, Marc-Olivier Otou-Onana est heureux d’avoir pu prendre, avec sa femme et ses trois filles, la traditionnelle photo avec le père Noël. « On voulait maintenir la magie », dit-il. La rencontre annuelle avec ce sympathique monsieur venu du pôle Nord n’est pas une affaire de nostalgie liée à son pays d’origine. « Enfant, oui, le père Noël était noir, chez moi. Mais ici, il n’est pas toujours africain. On rencontre celui qui est disponible, dans les centres d’achats ou les fêtes. » Et dans ce cas-ci, « le père Noël est un ami personnel », ajoute-t-il en faisant un clin d’œil.

Le blanc est tenace

On ne revisite pas facilement les traditions, et ainsi en est-il du père Noël, qui change de visage à la vitesse où tombent les flocons. Comme le fait remarquer l’historien Jean-Marie Lebel, c’est encore l’image de l’homme blanc rondelet et gentillet habillé de rouge et de blanc qui largement domine.

« Le père Noël nous a été imposé par le monde commercial, qui nous vient des États-Unis. Son image est tenace », note l’historien, qui est aussi spécialiste de l’histoire de la ville de Québec.

Dans la Vieille Capitale, vers la toute fin du XIXe siècle, l’image du père Noël a été popularisée à travers les publicités dans les journaux de Monsieur Paquet, propriétaire de l’un des grands magasins de l’époque. Le père Noël — qu’on appelait alors Santa Claus même chez les Canadiens français — était plutôt grand et maigrichon, à l’image de saint Nicolas.

À la même période, aux États-Unis, le père Noël avait pris du coffre, il était jovial et joufflu, le plus souvent vêtu en rouge, mais pas toujours. L’iconographie de ce personnage tout droit sorti de l’imagination de Thomas Nast, un caricaturiste germano-américain qui dessinait pour la prestigieuse revue Harper’s Weekly, a été ensuite reprise et standardisée par l’illustrateur Haddon Sundblom en 1931, pour le compte de Coca-Cola. Après deux ou trois modifications — dont une tuque à pompon —, le père Noël moderne était né.

« Le phénomène est très différent pour les crèches de Noël », précise Jean-Marie Lebel. Il cite en exemple les nombreuses crèches dans les expositions de Noël, dont celles à l’oratoire Saint-Joseph, qui montrent fièrement leurs racines multiethniques. « L’enfant Jésus, Marie, Joseph… ils prennent les traits des pays d’où proviennent les crèches. Ils sont Asiatiques, Africains… On n’a pas du tout le même phénomène avec le père Noël, qui nous est imposé d’en haut par le commerce, alors que les crèches viennent de la base, du peuple. »

Aux États-Unis, le père Noël se diversifie. Sur les réseaux sociaux, le groupe Find Black Santa a la prétention de répertorier tous les événements à travers le monde mettant en vedette un père Noël à la peau noire, de même que les mères Noël !

« Aux États-Unis, les pères Noël multiethniques, c’est un phénomène relativement nouveau. On dirait que les gens veulent s’approprier le père Noël, ils veulent qu’il leur ressemble », constate l’historien. « Comme c’est souvent le cas, cette transformation qui s’opère va sans doute arriver au Québec par après. On est prêts pour cette évolution. »

La couleur de la joie

Luc Vincent, fondateur de l’agence Verre de lait et un biscuit, qui offre des services d’animation liés à Noël, se dit « très ouvert » à l’idée d’un père Noël qui sort du décor. Mais à ce jour, il n’a jamais eu une telle demande. Même qu’il lui est arrivé de se présenter dans un événement avec un look tout ce qu’il y a de plus classique pour constater que la majorité des personnes présentes avaient la peau noire. « On est allés aussi dans des garderies à Montréal-Nord où la majorité des enfants étaient noirs et rien n’avait été précisé dans le contrat », dit-il. Il dit avoir pourtant de très bons comédiens dans son agence, qui seraient prêts à incarner un père Noël différent. « C’est juste que la demande n’est pas là pour le moment. »

D’ici là, pour peu que le père Noël ait une voix chaleureuse, le rire facile et des yeux doux, les enfants y croient.

Ce fut le cas pour la petite dernière de la famille Otou-Onana, qui n’a rien remarqué de la physionomie du sympathique personnage, croit sa mère, Ange Elyssa. « Notre petite a tout de suite bondi de joie en le voyant ! Qu’il soit noir ou blanc ou bleu, c’était le père Noël. La couleur, on s’en fiche. L’important, c’est qu’il soit là, avec sa magie et ses cadeaux. »

La couleur ne semble pas non plus avoir de l’importance pour le petit Arnaud, presque 7 ans, qui, fin finaud, a préféré fermer les yeux sur le fait qu’il a démasqué l’imposteur de Noël. « C’est sûr que ce n’est pas le vrai, il n’avait pas de barbe blanche », a-t-il lancé d’un ton assuré. En admettant que, dans le doute, il lui avait quand même refilé sa liste de cadeaux.

Source : Le Devoir